◗ Chantiers de la démesure
Justement, avant la fin des états généraux de la solidarité, le président avait fait un tour dans la ville en compagnie de l’ancien ministre socialiste français, Jack Lang, pour visiter les chantiers des palais présidentiel, de l’Assemblée nationale et du sénat qu’il est en train d’y construire. À la fin de la visite, Laurent Gbagbo déclara que c’était dans les moments de crise qu’il fallait lancer les grands chantiers. Ce qu’approuva Jack Lang au cours d’une conférence de presse. Le président a décidé de rendre effectif le transfert de la capitale ivoirienne à Yamoussoukro.
Un hôtel des députés destiné à accueillir les parlementaires lors des sessions a déjà été construit par les Chinois, pour un coût de 22 milliards de francs CFA. Dans les années 1980, le premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, avait voulu faire de son village la capitale du pays. Il avait alors transformé les ruelles en gigantesques boulevards bordés de milliers de lampadaires, qui donnaient le sentiment qu’il ne faisait jamais nuit à Yamoussoukro. Et construit des grandes écoles destinées à accueillir des milliers d’étudiants, des hôtels de luxe dont l’hôtel Président, un immense palais de marbre bordé d’un lac où s’ébattent des caïmans que l’on dit sacrés, une fondation pour la recherche de la paix au luxe insolent, et, cerise sur le gâteau, une basilique qui est presque une réplique de Saint-Pierre de Rome. En 1983, une loi avait officiellement fait de Yamoussoukro la capitale de la Côte d’Ivoire. Mais la crise économique qui avait frappé de plein fouet le pays à la même époque n’avait pas permis d’aller jusqu’au bout de l’idée. Henri Konan Bédié, le successeur d’Houphouët- Boigny, avait annoncé qu’il concrétiserait le rêve de son prédécesseur, mais avait trouvé plus urgent de transformer son village de Pèpressou, près de Daoukro, en une coquette petite ville. Le coup d’État qui l’emporta en 1999 ne lui permit pas de s’occuper de Yamoussoukro.
À son arrivée au pouvoir, Laurent Gbagbo décide de transférer la capitale à Yamoussoukro. Pour, dit-il, rentabiliser tous les investissements faits. La survenue de la crise politico- militaire il y a cinq ans ne l’en a pas dissuadé. L’hôtel des députés se dresse déjà sur le nouvel espace dédié à la future administration. Il n’est pas encore habité puisque le palais de l’Assemblée n’est pas encore construit. Il sert de temps à autre à héberger des participants à des séminaires. Le palais présidentiel en est encore aux fondations. La maquette présentée à la presse montre une forêt en métal et un pont de verdure. Le palais de l’Assemblée nationale – dont le président a dit qu’il sera le plus grand bâtiment d’Assemblée d’Afrique – en est, lui, au cinquième étage. Son coût déclaré est de 100 milliards de francs CFA. Enfin, le palais du Sénat, une institution qui n’est pourtant pas prévue dans la constitution ivoirienne mais que Gbagbo tient à construire, n’a pas encore trouvé d’emplacement. Le premier site choisi par les autorités a été contesté par
les riverains qui disaient que cette terre leur avait été donnée par feu Houphouët-Boigny.
C’est Pierre Fakoury, l’architecte francoivoiro- libanais le bâtisseur de la basilique d’Houphouët-Boigny, qui a dessiné les plans de cet immense chantier. Le chef de l’État vient le visiter régulièrement. Il a affirmé dans un journal panafricain basé à Paris vouloir démontrer que les Africains savaient construire autre chose que ce que les Blancs avaient laissé au moment de l’indépendance. En sortant de ce nouveau quartier, on passe devant le lycée scientifique construit par Houphouët-Boigny. Il avait voulu faire de cet établissement une école d’excellence où les plus brillants élèves dans les matières scientifiques se formeraient avant d’intégrer les grandes écoles. Houphouët-Boigny disait que l’avenir de son pays se trouvait dans l’acquisition des sciences et de la technique. Plusieurs des plus remarquables cadres ivoiriens sont effectivement passés par cette école. Comme toujours, Houphouët-Boigny avait vu très grand : une vingtaine de bâtiments n’ont jamais été occupés dans cette école. Aujourd’hui, certains sont « pris » par des fonctionnaires et autres travailleurs qui n’ont pas de logements. D’autres tombent en ruine, faute d’entretien. Les salles de classe sont « squattées » par d’autres écoles qui ne disposent pas suffisamment de locaux en ville. Aujourd’hui trois écoles cohabitent dans l’enceinte du lycée scientifique, et les élèves s’y retrouvent à environ 60 par classe. ◗ Les caïmans du palais
Plus loin, après être passé devant la maquette de l’hôpital international que le premier président avait projeté de construire dans son village-capitale, mais qui n’a jamais vu le jour, l’on se retrouve dans le quartier des grandes écoles. Il y en avait trois, du temps d’Houphouët-Boigny : l’École nationale supérieure des travaux publics, l’Institut national supérieur des études technologiques, et l’École nationale supérieure d’agronomie. Aujourd’hui, elles sont regroupées au sein de l’Institut national polytechnique Houphouët- Boigny. Les bâtiments sont tout aussi délabrés que ceux du lycée scientifique. Certain toits sont arrachés, des murs effondrés et plusieurs laboratoires manquent cruellement de matériel. Le directeur avait lancé un cri d’alarme pour dégager des fonds. Il n’a pas encore été entendu.
De retour au centre-ville, les caïmans se y a de quoi loger là un chef d’État, toute sa famille et tout son cabinet. À l’évidence, Houphouët avait prévu d’en faire non pas une simple résidence, mais un véritable palais présidentiel. Celui-ci se compose de deux parties : celle réchauffent sur les berges du lac du palais en marbre d’Houphouët-Boigny. L’État continue de les nourrir, mais leur population diminue au fil des années. Il n’y a plus de touristes pour venir les photographier. Le palais, bâti sur cinq étages, comporte plusieurs appartements, bureaux, salles de banquets et de réceptions, ainsi qu’une salle de conseil des ministres baptisée « salle Bourguiba ». Il y a de quoi loger là un chef d’État, toute sa Famille et tout son cabinet. À l’évidence, Houphouët avait prévu d’en faire non pas une simple résidence, mais un véritable palais présidentiel. Celui-ci se compose de deux parties : celle alors habitée par l’ex-président et sa famille, et celle réservée aux hôtes de marque, appelée le « Giscardium » en référence à l’ancien chef de l’État français qui avait été le premier hôte à y être hébergé. C’est là que loge Laurent Gbagbo lorsqu’il va à Yamoussoukro.
La partie qu’habitait Houphouët-Boigny est composée du bâtiment principal en marbre, dont la devanture est ornée de deux imposants béliers en or, et de plusieurs villas situées à l’arrière de ce bâtiment destinées à ses soeurs et d’autres membres de sa famille. Toutes les soeurs, dont aucune n’a laissé d’enfant, sont décédées. Il n’y a plus aujourd’hui que de lointains parents des descendants des serviteurs. Les propres enfants d’Houphouët-Boigny viennent rarement à Yamoussoukro. À la mort du « Vieux », plusieurs objets de valeur ont été dérobés dans son palais. On y voit des traces de vitres brisées et de tableaux emportés. Il y a quelques années, Gbagbo avait décidé d’en faire un musée dédié à la mémoire du premier président de la Côte d’Ivoire. Le bâtiment appartient à l’État qui en assure l’entretien. De l’eau coulait du plafond dans le grand salon au rez-de-chaussée, où Houphouët-Boigny a reçu tous les grands de ce monde. Il a fallu disposer des seaux pour éviter que ne se dégradent encore plus les fauteuils et tapis de grands prix. La fuite a été réparée, mais le projet de musée sembleabandonné et la maison est à nouveau laissée à l’abandon.
◗ Sous fond de crise
Du palais d’Houphouët-Boigny, on aperçoit la coupole de la basilique. Le premier président en avait fait don au Vatican – qui n’en avait pas vraiment besoin. Les Ivoiriens espéraient qu’elle attirerait des milliers de touristes. Pour l’heure, seuls quelques curieux admirent les vitraux, dont quelquesuns représentent Houphouët-Boigny et Antoine Césaréo, le Français qui a dirigé les travaux de construction. Poursuite de la ballade, et halte devant la fondation Félix-Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix. L’édifice est aussi imposant que la basilique, avec ses colonnes de marbre, ses salles pouvant accueillir des milliers de personnes, ses dizaines de bureaux, ses escaliers roulants, ses équipements dernier cri. Depuis la mort du « Vieux », on n’y a plus organisé de grandes manifestations. Actuellement, seuls l’Onuci et le gouvernement y préparent de temps à autre des séminaires et des réunions. « Pourquoi construire de nouveaux palais lorsqu’il y a déjà tous ceux inutilisés ici et là qui tombent en ruine ? N’y a-t-il pas plus à faire alors que la Côte d’Ivoire traverse la plus grave crise de son histoire ? », demandent régulièrement quelques journalistes ivoiriens. La réponse du chef de l’État reste la même : « C’est en période de crise qu’il faut construire. Il faut rentabiliser ce qui a déjà été investi à Yamoussoukro. » Mais le transfert de la capitale ne se résume pas qu’à la construction de palais. Il faudra aussi bâtir d’autres locaux pour le reste de l’administration, des logements, des écoles. Gbagbo aura-t-il les moyens et le temps de faire tout cela avant de quitter le pouvoir ? S’il n’y parvient pas, Yamoussoukro s’ornera de nouveaux éléphants blancs qui viendront s’ajouter aux autres. ■
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